Roman graphique / BD : 168 pages
Année de publication : 2026
Pourquoi je vous en parle ?
Quand j’ai ouvert Saigneurs de Lou Lubie, je ne savais pas ce qui m’attendait. Et puis, page après page, la métaphore s’est installée, douce mais implacable. Soudain, les crocs ne représentaient plus seulement une soif de sang, mais une soif de pouvoir, de domination, d’espace.
Dans ma pratique de kinésithérapeute, j’accompagne souvent des personnes qui peinent à mettre des mots sur des vécus intimes, des douleurs liées au corps ou à la place qu’on leur impose dans l’espace social. Parfois, les mots manquent, ou ils font trop mal. Ce livre, lui, offre un langage détourné, un miroir fantastique qui permet de voir la réalité sans être immédiatement submergé·e. Il a sa place ici car il ne donne pas de leçon, il ne prescrit rien : il ouvre simplement une porte pour que chacun·e puisse, à son rythme, reconnaître ce qui résonne en lui.
L’histoire en bref
Sans spoiler l’intrigue, Saigneurs nous plonge dans une société où humains et vampires cohabitent. Mais attention, il ne s’agit pas d’une cohabitation si paisible. Les vampires, puissants, dominants, occupent tout l’espace, imposant « subtilement » leurs règles et leurs désirs. Les humains, eux, apprennent à se faire petits, à anticiper les dangers, à modifier leur comportement pour survivre.
Le dessin de Lou Lubie est fluide, expressif, parfois humoristique. On entre dans l’histoire avec curiosité, presque avec légèreté. Pourtant, au fil des pages, un malaise s’installe. Ce qui semble être une fantaisie gothique devient peu à peu le reflet cruel de notre propre monde. L’autrice réussit un tour de force : maintenir un équilibre parfait entre le récit fantastique et la dénonciation réaliste. On rit, on est captivé, et soudain, on est frappé·e par la lucidité du propos. La distance offerte par le fantastique permet d’accepter de voir l’horreur, pour mieux la reconnaître ensuite, chez les « monstres » du quotidien.
Pour ouvrir le dialogue…
Ce que Saigneurs permet, c’est de nommer l’indicible. En transposant les rapports de domination dans un univers vampirique, le livre rend tangibles des mécanismes souvent invisibilisés : la culture du viol, le harcèlement de rue, l’emprise psychologique, la culpabilité imposée aux victimes, …
Pour les patient·es, pour les lecteur·rices, pour les soignant·es, cette œuvre agit comme un tiers médiateur. Elle ne dit pas « voici ce que tu vis », elle montre « voici ce que ce personnage vit ». Et c’est souvent dans cet espace de projection que la prise de conscience opère. On réalise que ce qu’on croyait être « normal », « anodin », ou même « de notre faute », s’inscrit en réalité dans un système plus large de violences.
Ce livre ne remplace pas un soin, loin de là. Mais il peut être un premier pas vers la déculpabilisation. Il aide à comprendre que certaines peurs, certaines contraintes, ne sont pas des faiblesses personnelles, mais des réponses adaptées à un environnement hostile. Il libère la parole en validant les ressentis.
