Pièce de théâtre – 1h – 72 pages
Année de publication : 2023
Pourquoi je vous en parle ?
Je suis allée, pour la deuxième fois, voir Classement sans suite, une pièce écrite et mise en scène par Luca Franceschi, d’après une initiative de Carole Ventura, en collaboration avec l’avocate pénaliste Caroline Poiré. J’avais déjà vu une de leurs premières représentations, et j’avais été profondément touchée. Mais lors de leur centième… j’ai été complètement subjuguée.
Cette pièce est le troisième volet d’un triptyque dédié aux Droits des Femmes créé par le Théâtre CreaNova. Celle-ci parle des violences sexuelles, du parcours des victimes, et de la violence institutionnelle que représente le « classement sans suite ». Elle met en mots — et en chair — des réalités que beaucoup vivent, mais que notre société peine encore à entendre, à croire ou à reconnaître.
La pièce joue sur une alternance d’atmosphères et d’émotions opposées : l’intensité, la sobriété, le rire, le doute, la colère, l’humanité brute. Et le plus remarquable, c’est qu’elle parvient à offrir un espace de respiration — et même d’humour — au cœur d’un sujet presque insoutenable.
Ce mélange rare accroche, secoue, tient en éveil… et invite à penser autrement.
L’histoire en bref
La pièce s’inspire de témoignages recueillis auprès de victimes, d’agresseurs, de policier·ères, d’associations, d’avocat·es et de juges — un processus décrit dans les dossiers du Théâtre CreaNova.
Sur scène, cinq comédien·nes incarnent les différents “rôles” symboliques d’un parcours judiciaire :
- la victime,
-
l’agresseur,
-
l’entourage,
-
les associations,
-
et les institutions policières et judiciaires.
Ces rôles ne sont jamais figés : un même comédien traverse plusieurs identités, plusieurs âges, plusieurs classes sociales, plusieurs situations — ce qui apporte à la pièce un côté très holistique et inclusif.
Ce qui rend la mise en scène particulièrement forte, c’est cette alternance entre les rôles, cette mise en abyme. Les comédien·nes incarnent des personnages bien définis, (les 5 cités plus haut). Puis, à certains moments, ils quittent ces rôles pour revenir à une posture plus neutre, presque comme des personnes “lambda”. Cela permet au public de souffler, de réfléchir à ce qui vient de se passer, avant de replonger dans un autre fragment d’histoire.
Et pourtant, malgré cette distance, les émotions sont fortes.
Très fortes.
Une scène en particulier m’a marquée : lorsque Vincent — l’agresseur — tente de se justifier.
Pendant quelques secondes, on a presque envie de le comprendre, de se dire qu’il n’a « pas fait exprès », que « ce n’est pas si simple »… Puis les autres personnages le rattrapent, le confrontent, et rappellent l’essentiel : rien ne justifie la violence. Cette bascule-là, ce moment où la pièce nous prend à témoin, est d’une puissance rare.
Pour ouvrir le dialogue…
Ce que Classement sans suite met au jour, c’est la frontière trouble entre ce qu’on considère « normal », « acceptable », « excusable »… et ce qui ne l’est pas.
La pièce ouvre un espace de reconnaissance immense. Elle offre un miroir à celleux qui ont vécu des violences, parfois sans jamais avoir été crus, soutenus ou reconnus.
Et c’est là, à mon sens, sa force la plus bouleversante :
- une personne qui n’a pas obtenu justice peut, l’espace d’un instant, se sentir enfin reconnue comme victime.
- une personne qui a porté un silence trop lourd peut y retrouver un souffle.
- une personne qui se pensait seule découvre qu’elle ne l’est pas.
- une personne qui ne se sentait pas concernée, de près ou de loin, peut elle aussi, se surprendre à re-questionner certains vécus, certains comportements — les siens ou ceux des autres.
La pièce parle d’intime, de honte, de silence, de corps marqués. Elle parle aussi de réappropriation, de lucidité et de reconstruction — des thèmes profondément liés aux vécus que j’entends chaque jour dans mon cabinet, et que je tente d’aborder avec douceur sur ce site.
En quittant la salle, on sent que quelque chose circule : une conscience nouvelle, ou peut-être une colère juste.
Une lucidité nécessaire.






